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Bartók et Schubert dans un même programme, voilà qui pourrait a priori surprendre. Et pourtant... pas tant que cela. Dans une vidéo de présentation, le chef Iván Fischer s’en explique, utilisant pour ce faire une de ces images qu’il affectionne. Imaginant un salon où seraient invités les grands de ce monde, il y verrait par exemple un Beethoven ou un Wagner religieusement écoutés sans que nul n’osât les interrompre. Par contre, discrètement et pudiquement retirés dans un coin de la pièce, nos amis Schubert et Bartók. Ceci pour souligner un point commun entre la personnalité des deux compositeurs, malgré les différences de contextes et d’âges: la modestie, la discrétion et une certaine pudeur.  Egalement par leur musique qui ne s’exhibe pas, ne s’étale pas au grand jour.

Au programme de la soirée: Schubert, ouverture de la Harpe enchantée et 5ème symphonie; Bartók, 2ème concerto pour violon et Esquisses hongroises. Le tout dans le charmant cadre Art déco de l’Académie de Musique.

   

La Harpe enchantéede Schubert n’est pas un opéra, mais un mélodrame, musique  de scène sur un argument pour le moins curieux, invraisemblable. Sorte de drame chevaleresque mettant en scène une reine magicienne, un fils troubadour errant et tutti quanti sur fond de lourds effets de scène nécessitant l’intervention d’une importante  machinerie. Sa création fut un fiasco, au point que le compositeur dut renoncer à ses émoluments, faute de recettes suffisantes. Si l’oeuvre est restée dans l’oubli, son ouverture revient par contre souvent à l’affiche des concerts, au point qu’elle est aussi utilisée en substitution de l’ouverture de Rosamunde. A juste titre, car il s’agit là d’une oeuvre à part entière, achevée, où Schubert, alors âgé de 23 ans, fait preuve d’une grande maîtrise. Une oeuvre qui n’est pas sans rappeler le premier mouvement de sa sixième symphonie, au demeurant dans la même tonalité d’ut majeur. Après une longue introduction solennelle (andante) suit un allegro vivace au thème alerte, entraînant, sautillant, des plus charmants. Bref, du Schubert tel que nous l’aimons. Moyennant peut-être des cuivres un peu trop extravertis sur les dernières mesures... Dans l’ensemble, néanmoins, une fort belle prestation de l’orchestre et de son chef mettant en valeur la sonorité des différents pupitres, notamment des bois.  


Photo BFZ

Créé en 1939 à Amsterdam par son ami le violoniste Zoltán Székely, le second concerto de violon de Bartók devait au départ prendre la forme d’un „thème suivi de variations”. C’est sur les instances du violoniste que le compositeur se résolut à en faire un concerto, oeuvre qu’il mit près de deux années à composer (1937-38). Des variations initialement prévues que l’on retrouvera ici dans les deux derniers mouvements. Une oeuvre qui, selon Fischer (texte de présentation), „met à dure épreuve tant le soliste que l’orchestre et son chef  par ses effets de timbres très particuliers et son curieux mélange de  sonorités ”  En soliste, le Grec Leonidas Kavakos. Une „dure épreuve”? Pour le coup, soliste, orchestre et chef s’en sortirent à merveille. Tout au long des quarante minutes que dure l’oeuvre, nous ne vîmes pas le temps passer. Tout d’abord par la structure même du concerto, sans cesse en mouvement, avec ses constants changements de sonorités, de rythmes et d’atmosphères. Le tout dans un climat serein, lumineux. Mais aussi et surtout grâce au jeu du soliste, sollicité d’un bout à l’autre de l’oeuvre, et de la belle sonorité de son instrument (stradivarius?). Une oeuvre à même, par sa grande diversité, de mettre en valeur les qualités de l’orchestre. Ce qui fut fait. En bis, Leonidas Kavakos nous interpréta une suite de Bach, où l’on ne put qu’admirer la grande pureté de son jeu.    

A l’opposé de la quatrième symphonie „Tragique”, au ton solennel, cette cinquième symphonie, que Schubert composa en quelques semaines à l’âge de 19 ans, revêt un caractère intime, avec un effectif réduit (1). Alors que la Quatrième se voulait inspirée de Beethoven (Héroïque), cette cinquième symphonie se rapproche davantage des dernières symphonies de Mozart, où Schubert est visiblement plus à l’aise. Elle constitue un tournant dans l’oeuvre du compositeur. A la différence des autres symphonies, l’oeuvre débute d’emblée par un allegro vif, entraînant, joyeux. Sans ces longues et lentes introductions qui caractérisent ses autres oeuvres symphoniques (2).  Oeuvre de caractère intime, avons-nous dit.... Mais alors, autour du pupitre des vents, cuivres et bois, réduits au minimun, il est vrai placés en avant de l’orchestre, pourquoi tout cet arsenal de cordes ? J’en ai compté près de cinquante, dont... six contrebasses. Tout comme les symphonies de Mozart, cette oeuvre gagnerait probablement à être interprétée en formation de chambre. Mais ce n’est qu’un avis personnel... Ceci dit, Iván Fischer nous offrit là une occasion de plus pour nous faire admirer la somptueuse sonorité de sa formation. 

On sait que Béla Bartók, notamment par les enregistrements qu’il s’en alla effectuer avec son ami Kodály dans les campagnes le plus retirées, contribua à faire revivre la musique populaire hongroise. C’est en 1931 qu’il arrangea pour orchestre des pièces de piano composées à partir de chants populaires. Dont ces Esquisses qui nous étaient servies ce soir. Au nombre de cinq, alternant rythmes vifs et lents (3).  La plus séduisante étant cette danse au rythme entraînant qui conclut l’ensemble.

Et... comme à son habitude, le chef invita, en guise de bis, ses musiciens à poser leurs instruments pour nous chanter un choeur de Brahms. Habitude devenue presque un rite... Un choeur au demeurant fort bien chanté, au point que ces charmantes dames et messieurs ne feraient certainement pas mauvaise fugure au côté de nos meilleures chorales...

Mais le plus émouvant, peut-être, de la soirée, se déroula au début. Avant d’entamer le programme, Iván Fischer s’adressa au public pour rendre hommage à son ami Zoltán Kocsis, récemment disparu. Co-fondateur de l’orchestre avec lequel il se produisit à maintes reprises dans cette même salle. En guise d’hommage, l’orchestre interpréta le mouvement lent du premier concerto pour piano de Bartók, une bande sonore assurant la partite de piano, jouée par Kocsis. Moment particulièrement émouvant suivi d’un long silence dans le public.    

Pour résumer l’ensemble, j’en retiendrai cette somptueuse sonorité de l’orchestre, la précision de son jeu tout en nuance et, bien évidemment, la direction exemplaire de son chef. Et aussi un grand coup de chapeau au soliste, Leonidas Kavakos, dont le jeu a d’emblée séduit le public dans ce beau concerto de Bartók (qui fut pour moi une heureuse révélation)  Bref, une fois de plus - mais quoi d’étonnant à cela? - Iván Fischer et son Orchestre du Festival nous offrirent une bien belle soirée. Ce n’est pas un hasard si le New York Times et le magazine Grammophone les ont rangés parmi les dix meilleures formations au monde et si la presse argentine a élu Iván Fischer „meilleur chef de l’année” (4).

.PW – 5 novembre 2016

 

(1): sans timbales, trompettes ni clarinettes.

(2): de ses neuf symphonies, la Cinquième fut la seule jouée du vivant de Schubert.

(3): Nuit chez les Sicules (Transylvanie), Danse de l’ours, Mélodie,” Un peu trempés”, Danse du porcher.

(4): Fischer et l’Orchestre du Festival se produiront le 10 mars prochain à la Philharmonie de Paris (Beethoven, Mahler).

 

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