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C’est bien connu: si les communications n’étaient pas aussi accessibles, rapides et  confortables qu’elles le sont de nos jours, on avait déjà la bougeotte aux siècles précédents. Du moins dans le milieu des artistes et écrivains, notamment parmi les compositeurs. Nous pensons ici bien sûr au jeune Mozart, mais aussi, plus modestement, à tous ces maîtres de chapelle qui, dès le XVIIIème, sillonnèrent  de long en large l’Europe entre les cours de Naples et de Saint Petersbourg en passant par Madrid, Londres, Paris, Vienne ou Dresde et que sais-je encore? Et pourtant, dans quelles conditions! A une époque où les diligences ne devaient pas être des modèles de confort, de plus sur des chemins souvent à peine pratiquables, sans parler des haltes dans des auberges qui ne devaient pas être des modèles de propreté. Et pourtant... Parmi eux, un certain Hector Berlioz.

Autre caractéristique: une époque où l’on aimait (et savait encore...) écrire. Dont, ici encore, notre cher Berlioz, tout aussi prolixe - et passionné - dans ses écrits que dans ses oeuvres musicales. Dont des Mémoires (59 chapitres!) qu’il  publia en 1848, où figure notamment le compte rendu d’une visite que le compositeur entreprit en février 1846 à Pesth (1).

Affiche du concert donné les 15 et 20 février 1846

Le fait étant peu connu, il nous a paru intéressant de nous replonger dans le récit que Berlioz nous a laissé de cette visite, non seulement pour recueillir ses impressions, mais aussi pour nous faire une petite idée de l’ambiance qui régnait alors sur les bords du Danube. Le moins que l’on puisse dire est que ce fut un coup de foudre.

Le motif: encouragé par son ami, pianiste et compositeur d’origine hongroise établi à Paris, Stephen Heller et sur invitation de son surintendant, le comte Ráday, Berlioz devait donner une série de concerts (en fait, deux) au Théâtre National de Pesth (Nemzeti Színház).

Le Théâtre National en 1845

D’entrée, Berlioz – fin psychologue, mais aussi compositeur hors pair - réalisa un coup de maître: ayant entendu à Vienne des Tziganes jouer une marche populaire hongroise, il en réalisa une orchestration aujourd’hui archi connue sous le nom de Marche de Rákóczy. Pour le coup, ce fut un franc succès (2).

Mais laissons ici la parole au compositeur: „J’ai soulevé les passions populaires par un thème hongrois que j’ai instrumenté et développé. Vous ne pouvez vous représenter cette salle en délire, les cris furieux de tous ces hommes, les «Élien» (Éljen = vivats, bravos), les trépignements....Ils sont allés jusqu’à la fureur quand je me suis avisé de leur faire une marche triomphale sur un de leurs thèmes nationaux.”

Mais d’ajouter: „C’était un spectacle terrible que celui de ces hommes exaltés jusqu’au délire dans leur haine pour l’Allemagne qui se réveillait aux innocentes allusions de mon orchestre”. L’Allemagne étant à prendre ici pour l’Autriche. Commentaire que d’aucuns, connaissant le tempérament fougueux de Berlioz, jugeront excessif. Et pourtant, pas tant que cela si l’on sait que, non seulement la présence de musiciens allemands était exclue au sein de l’orchestre, mais que la langue elle-même était proscrite sur la scène du Théâtre National. Un témoignage précieux non seulement au plan purement musical, mais aussi et surtout pour nous donner une idée de l’état d’esprit qui devait alors régner dans cette Hongrie soumise aux Habsbourg. Précisément deux ans avant le soulèvement de mars 1848.    

Face à ce témoignage, nous citerons un autre passage du récit, intéressant dans la mesure où il en dit long sur la vision que l’on se faisait alors en Europe de la Hongrie: „... Certains esprits chagrins prétendent que Pesth est en Hongrie et que Prague est en Bohême; mais ces deux États n’en font pas moins parties intégrantes de l’empire d’Autriche auquel ils sont attachés et dévoués corps, âmes et biens, à peu près comme l’Irlande est dévouée à l’Angleterre, la Pologne à la Russie, l’Algérie à la France, comme tous les peuples conquis ont dans tous les temps été attachés à leurs vainqueurs.” Débarqué dans un tel état d’esprit (un peu naïf, reconnaissons), on comprend la surprise et l’enthousiasme de Berlioz face à la réaction de son public.

Sur un tout autre sujet: nous avons évoqué plus haut l’inconfort des voyages entrepris à l’époque. En guise d’illustration, nous ne résistons pas au plaisir de citer un autre extrait de son récit. Il faut savoir que, le Danube étant alors en crue, Berlioz dut renoncer à rejoindre Pest depuis Vienne en bateau et dut se contenter de la voie terrestre. Occasion d’apprécier au passage le style brillant et l’humour du compositeur: „Chaque jour il (le Danube) s’enveloppait dans un nuage, comme les dieux d’Homère quand il avait à commettre quelque méchante action....  Ne voilà-t-il pas  le Danube qui s’avise de déborder et de couvrir de ses ondes furieuses le noir fossé dans lequel nous barbottions depuis quinze heures et qu’on s’obstine dans le pays à appeler «la grande route».” Etc, etc.

Pour conclure, nous laisserons la parole à Berlioz qui, non sans avoir loué la vie animée de la ville (bals, danses populaires), déclare: „C’est un peuple si différent des autres peuples et si naïvement fier”.  Belle conclusion!

Un épisode de la vie du compositeur relativement peu connu, non seulement de nos compatriotes, mais aussi, semble-t’il de nos amis Hongrois. Mise à part, croyons-nous savoir, une exposition qui s’était tenue voici quelques années au musée Liszt de Budapest. Liszt qui fut d’ailleurs l’un de ses plus ardents soutiens.

Budapest et la Hongrie - qui ne laissent jamais indifférents - ont toujours eu et auront toujours leurs fans. En voilà un qui nous est particulièrement sympathique et que nous nous devions de présenter.

 

PW- 31 août 2017

 

(1): Pest. Les trois villes de Buda (Ofen en allemand), Pest et Óbuda ne devant être réunies qu’en 1873.

(2): marche qu’il inclut, sous le nom de „Marche hongroise”, dans sa Damnation de Faust dont il composa une partie lors de son séjour à Pest..

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