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Photo n° 5 d’un voyage aux États-Unis, avril 2015. (Chicago Art Institute)

Ce billet est inspiré par une nouvelle de l’immense écrivain hongrois Karinthy Frigyes (1887-1938). Le texte l’original porte le même titre.

Nous nous sommes attablés, mon épouse et moi, dans un restaurant chic et cher du Marais, à Paris. Pendant que j’étudiais la carte, j’ai levé la tête et aperçu, à travers la vitre, le jeune homme. Il portait toujours le même manteau élimé, la même écharpe d’une couleur inidentifiable. Il était nue tête et malgré le froid, il n’avait pas de gants. Il m’a également vu et il est entré dans le restaurant, en repoussant le maître d’hôtel accouru à sa rencontre.

Debout, sans salutation, sans jeter le moindre coup d’œil à ma femme :

— Tu fréquentes donc des endroits comme celui-ci ? C’est ainsi que tu perds ton argent et ton temps ? — Il s’est adressé à moi.

Je l’ai trouvé grossier, je voulais lui dire qu’il aurait pu me saluer, prendre les nouvelles de ma santé, de ma famille, mais il m’a interrompu.

— Et alors… qu’en est-il de la paix universelle ?

— Il y a des organismes qui s’en occupent, l’ONU, l’Union européenne… C’est compliqué, tu ne peux pas comprendre, tu es trop jeune, tu n’as pas vécu, les relations entre les pays… Un homme seul ne peut rien faire, je n’ai ni les capacités ni les réseaux…

— Et la limitation mondiale des naissances ? Et la croissance zéro ? Et la fin de la dégradation de la Terre et du climat ?

— Ben justement il y aura une conférence à Paris encore cette année qui y mettra de l’ordre, ai-je répondu.

Il avait ce rire sarcastique que je lui connaissais.

— Je vois. Une conférence. Et le même salaire pour tout le monde ? Et le travail distribué selon les capacités et les besoins avec la fin définitive du chômage ? Et l’égalité hommes-femmes partout dans le monde ?

— Alors là, excuse-moi, mais tu ne sais pas de quoi tu parles. Tu es inexpérimenté, tu vis dans tes illusions, dans tes rêves, tandis que moi, bien plus âgé que toi… Tu ne lis pas les journaux, tu ne regardes pas la télé, d’ailleurs je suis sûr que tu n’en possèdes pas…

Il ne m’a pas laissé finir ma phrase.

— Et la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme ? La fin du règne de l’argent ?

Il commençait à m’agacer. Ce gamin immature.

— Je te signale que l’homme a quand même marché sur la Lune, et qu’on a envoyé un engin sur Mars.

— On qui ? Toi ?

— Non. Des gens compétents, des savants, des techniciens.

— Et toi, pourquoi n’es-tu pas compétent ? Pourquoi n’as-tu pas étudié l’astrophysique ?

— C’était compliqué, je n’avais pas le… Et puis si je n’ai pas étudié l’astrophysique, j’ai étudié d’autres disciplines, je connais un tas de choses que tu ne connais pas, j’ai voyagé, vaincu des difficultés et des obstacles, j’ai vécu, dans tous les sens de ce mot, et la vie n’est pas…

Comme s’il ne m’avait même pas entendu. J’ai enchaîné.

— Mais on ne meure plus de l’asthme. Et l’on peut guérir le cancer. Et l’on vit plus longtemps.

Un silence.

— Grâce à toi ?

J’ai continué.

— Et des robots remplissent plein de tâches en remplaçant les hommes.

— C’est ça. Des robots. C’est eux aussi qui vont écrire la grande œuvre, le grand roman appelé à bouleverser la littérature mondiale ?

— Je sais, j’y travaille, j’y travaille, mais il faut vivre, j’ai une famille, des enfants, tu ne sais pas ce que ça veut dire, gagner sa vie, elle est très chère, la vie, alors la grande œuvre, tu comprends, on ne peut pas l’écrire le week-end ou tard le soir, tu ne connais rien, tu as toujours vécu de rien, tout seul, alors… Moi, j’ai des responsabilités, je me dois aux miens… En attendant, quand même des petits textes, des petits livres par-ci, par-là, mais il n’est pas trop tard, attends, tu verras, un jour…

— Ah oui ? Et l’amour fou et immense et éternel avec La Femme, dans une maison sans eau et sans électricité, dans les Alpes ? Et le tour du monde en cargo ? Et la randonnée à pied de l’Atlantique à l’Oural ? Et les cent mètres en huit secondes ?

Il m’énervait.

— On ne peut pas tout faire en même temps. L’astrophysique, la grande œuvre, le tour du monde, la paix universelle… Pour les cent mètres, pendant un bon moment, je faisais du jogging tous les dimanches dans le jardin du Luxembourg, cependant...

Je perdais mon temps, le garçon attendait le choix des plats, le sommelier attendait que nous choisissions les vins, et moi, je bavarde…

— Écoute une fois pour toutes, j’allais lui dire, mais il n’était plus là. Je voulais m’élancer à sa suite, et puis j’y ai renoncé.

— Tu sais, c’est drôle, mais ce jeune homme grossier te ressemblait, a dit ma femme. Il ne m’a même pas saluée. Qui était-ce ?

— Oh, personne. Un jeune homme, quoi, bref, un jeune homme comme ça, qui… Je le connais à peine. Ne t’inquiète pas, il ne reviendra plus.

adam biro, 
novembre 2015
biroadam4(AT)gmail.com

(Pub privée et sentimentale. Ma femme vient de publier aux éditions Payot, Paris, l’intégrale bilingue des poèmes de la philosophe Hannah Arendt : Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Édition établie, annotée et présentée par Karin Biro. Poèmes traduits par François Mathieu.)

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