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Ne suivant guère les médias français, je ne sais ce qu’il en est dans l’hexagone; mais ici, je suis frappé de voir comme le tutoiement se répand dans les médias hongrois. Qu’il n’y ait aucun malentendu: je ne condamne pas cette habitude, du moins en bloc. La pire des hontes serait pour moi de passer pour un esprit maniéré, snob, une sorte de „Marie-Chantal”(1). Surtout pas! Je ne condamne pas cette habitude... du moins tant que la démarche demeure naturelle.

Car voilà où le bât blesse. J’ai le sentiment - mais je peux me tromper - que dans la plupart des cas, ce recours au tutoiement devant le grand public est un peu forcé. Surtout dans le milieu des artistes. Jeune, on m’avait appris que le propre de la „distinction” est justement de ne pas chercher à se distinguer et de rester simple et naturel. Bref, le fait de se tutoyer ou de se vouvoyer ne répond pas à des règles préétablies. Il est pour moi un réflexe presque instinctif, sans véritable logique, sauf dans les cas extrêmes, vraiment flagrants. Dans mon entourage, des amis particulièrement proches me vouvoient, alors que par ailleurs, des jeunes me tutoient sans le moindre problème bien que plus de trente ans nous séparent. Et cela dès la première rencontre, comme allant de soi, sans que je puisse y donner une explication. Le principal étant que nous éprouvions, au-delà de cette forme oratoire, un respect mutuel.

 

Le pire est de se sentir forcé ou de changer son attitude en chemin. Je me rappelle avoir noué une relation d’amitié avec l’un de mes anciens maîtres à la Sorbonne, professeur hongrois invité en France, de 26 ans mon aîné. Tout alla bien jusqu’au jour où son épouse, femme charmante mais de fort caractère, crut bon de nous secouer par cette injonction: „Mais arrêtez donc, à la fin, de vous vouvoyer, et dites-vous «tu»!” Et nous, pris au dépourvu, de lui obéir docilement (car protester nous eût mis davantage dans la gêne). Si nos relations restèrent par la suite amicales, voire affectueuses, je sentis bien que quelque chose ne fonctionnait plus comme avant...

Il faut aussi tenir compte des différences culturelles, par exemple linguistiques. En hongrois, le vouvoiement se fait à la troisième personne avec, pour compliquer le tout, deux degrés de respect assez difficiles à cerner, le „maga” presque familier et le „Ön” plus respectueux; ce dernier, pour faire encore plus casse-tête, agrémenté de la formule „il plaît à [Ön] de..(tetszik)”. Un exemple: „Vous a-t’il plu (ou a-t’il plu à Monsieur) de lire mon papier? (que le papier lui ait plu ou non...) Qui sonnerait un peu comme notre „Madame est servie”. Mais, ce n’est pas là une spécificité magyare, les Polonais se vouvoyant par „Monsieur (pan)” ou „Madame (pani)” suivis de la troisième personne. Ce qui donne par exemple dans l’autobus un échange du genre: „Quand monsieur arrêtera-t’il de me marcher sur les pieds? - Quoi? Si monsieur n’est pas content, que monsieur aille se faire voir ailleurs!”. Dans la période de convivialité du socialisme voilà qui faisait un effet curieux, parfois comique (2). Autre point commun avec les Polonais, le „Je vous baise la main” („kezét csókolom” / ”całuję rączki”) adressé aux femmes. Pour ma part, mon choix a été fait: Ön, mais simplifié, sans le „tetszik” (il plaît)”, sorte de compromis,et le „je vous baise la main (kezét csókolom)” à toutes les femmes de tout âge. Et ça marche à merveille !

De quoi envier les anglophones avec leur confortable „you” passe partout? Que non ! Bien au contraire, je plaindrais plutôt leur banalité insipide (comme leurs entremets), préférant malgré tout me creuser la cervelle, mais avec au moins l’impression gratifiante de participer à une petite note de romantisme, même si cela peut paraître quelque peu désuet.

Inversement, un excès de belles manières, confinant souvent à l’obséquosité a le don de me hérisser. Tels ces invités d’une émission hongroise qui lancent à tout bout de chant du „Madame la rédactrice (szerkesztő asszony)” à la belle animatrice qui leur fait face. Encore une fois, on en revient toujours au naturel. De la simplicité, bon sang !

Mais d’une façon générale, les Hongrois me semblent avoir le tutoiement plus facile que nous autres, Français; ce qui n’est pas forcément pour me déplaire, bien au contraire, dans la mesure où la démarche reste naturelle (contrairement à ce que j’ai évoqué au sujet des médias). J’y vois en partie un héritage des années du socialsime, empreintes d’une certaine convivialité et d’une proximité plus directe entre les individus. Parallèllement, signalons aussi l’usage quasi systématique du diminutif en remplacement du prénom, tel „Pista” pour „István” (Etienne), „Laci” pour „László” (Ladislas) ou encore „Kati” pour „Katalin” (Catherine). Ici, la règle est impérative et il serait incongru – d’une froideur presque insolente – d’agir autrement (3). Une habitude également bien sympathique. Mais quel contraste entre cette convivialité bon enfant et les vouvoiements pour le moins alambiqués que j’ai évoqués plus haut ! C’est là tout le charme de nos amis Hongrois...

Si j’ai rejeté, au nom de la spontanéité, toute référence à des règles, il y a toutefois une exception: sauf dans les relations familiales intimes, ne jamais tutoyer quelqu’un qui ne peut vous le rendre en retour. Ce qui peut arriver par exemple dans certaines relations de hiérachie, professionnelles ou autres. J’y vois là un acte de profonde humiliation, même s’il n’est pas toujours volontaire.

Bref, vouvoiement ou tutoiement? Peu importe, le principal étant qu’il se pratique sur la base d’un accord mutuel tacite, sans aucune affectation, en plein respect de l’autre. Là est le principal, peu importe la forme qu’il revêt.

PW – 3 février 2014

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(1): „Marie-Chantal”: expression qui ne figure pas dans le dictionnaire franco-hongrois et que je traduirais par „affektáló”. D’un prénom répandu dans les milieux snobs parisiens des années 50-60.

(2): en Hongrie, ce vouvoiement à plusieurs niveaux est hérité de la société d’avant-guerre où la hiérachie était très marquée entre les différentes couches de la société. Avec des appellations telles que Votre Excellence, Votre Dignité, ou encore Votre Grandeur (Méltóságos Ür, Nagyságos Úr). Les nouvelles de Zsigmond Móricz rendent fort bien cette ambiance très particulière.

(3): usage également pratiqué par d’autres peuples de la région, par exemple chez les Russes.

 

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